Data : Smombies in Paris

Ils sont partout : dans nos mains, au fond de nos poches, au creux de nos sacs. Ils absorbent notre attention, glissent leurs antennes jusqu’au plus profond de nos oreilles. Ils nous connectent. Ils nous isolent. Ils nous agacent autant qu’ils nous rassurent.

Qui sont-ils ? Les smartphones.

C’est un matin, en terrasse dans le 3e arrondissement de Paris, que la question m’a traversé : quel pourcentage de passants utilise son smartphone en marchant ? Cet article raconte l’expérience de collecte de données que j’ai menée depuis cette même terrasse pendant deux mois, pour tenter d’y répondre.

Méthodologie de la terrasse

Un avant-propos méthodologique s’impose.

La terrasse : une unicité de temps et de lieu

L’exercice a été mené sur 17 matinées, entre le 20 juin et le 21 août 2023, à la terrasse du café Le Puy Des Arts rue Beaubourg, dans le 3e arrondissement de Paris, entre 8h30 et 9h00 du matin.

Les détails ont leur importance. Le lieu et l’heure de collecte conditionnent les résultats : on n’utilise pas son smartphone de la même façon le matin que le soir, ni de la même façon selon que l’on se trouve dans un quartier résidentiel, professionnel ou touristique.

L’expérience comporte donc une première limite : son unicité de lieu et de temps. Je considère que la rue Beaubourg est un lieu d’activité mixte (bureaux, habitations) et que le moment de collecte relève de la matinée.

Je me posais donc à ma terrasse…
Commandais mon café
Et attendais que les passants se pointent devant mon nez

Un outil : le smart compteur

J’ai utilisé l’outil Smart Counter With Widget sur Android. Il s’agit d’un compteur manuel sur smartphone. Le principe est simple : on clic sur l’écran à chaque fois qu’une occurrence à compter se présente.

Les occurrences s’incrémentent au fur et à mesure.

Définition des occurrences à compter

Il y a plusieurs manières d’être au monde et au smartphone. J’ai divisé les passants en huit catégories.

  • Les passants qui n’utilisent pas de smartphone. Ils marchent, point barre…
  • Les passants qui transportent leur smartphone à la main, sans l’utiliser.
  • Les passants qui ont des écouteurs.
  1. Activité principale : ils écoutent quelque chose
  2. Activité principale : ils dialoguent avec quelqu’un ou laissent un message vocal.
  3. Activité principale : ils pianotent ou regardent leur écran sûrement en même temps qu’ils écoutent quelque chose ou discutent avec quelqu’un.
  • Les passants sans écouteurs.
  1. Activité principale : ils écoutent quelque chose
  2. Activité principale : ils dialoguent avec quelqu’un ou laissent un message vocal.
  3. Activité principale : ils pianotent ou regardent leur écran

Les segmentations possibles étaient nombreuses, mais là aussi je me suis heurté aux limites de mes capacités : impossible de ventiler par genre, par âge ou par météo. C’est dommage, car l’observation était riche en la matière.

J’ai comptabilisé l’ensemble des passants sur le trottoir en face. Certains étaient des habitués avec leurs habitudes. J’ai exclu les travailleurs de la voie publique, les personnes en mobilité (voiture, vélo), les sportifs et mes voisins de table.

Résultats de l’exercice

Je dois dire que j’ai pris un certain plaisir à compter les passants. J’avais comme l’impression de construire ma micro base de données… relevées de la manière la plus simple qui soit : par les yeux, en cliquant et avec un goût de café. Je me suis sans doute trompé ou confondu quelques occurrences parfois, mais peu importe : cela fait partie du charme de l’expérience. Et la régularité des résultats d’une session à l’autre me conforte dans l’idée que je n’étais jamais très loin de la vérité.

J’ai compté 2 156 personnes. Quels sont les enseignements ?

  • 43,7 % ont une utilisation « opérationnelle » du téléphone, principalement via des écouteurs (34,7 %).
  • La majorité de ces usages relève simplement de l’écoute (28,6 %).
  • L’usage tactile, l’un des plus risqués, n’est pas rare : 11,8 %.
  • L’usage conversationnel reste marginal : 3,3 %.

Et détail notable : je n’ai croisé qu’une seule personne avec un livre.

Répartition des usages du smartphone au cumul des 17 sessions de collecte
Paris 3e arrondissement, heure du café du matin

L’alignement des 17 sessions démontre une remarquable régularité dans les relevés. Seule la douzième se démarque : un jour de pluie, manifestement moins propice à l’usage du smartphone, avec 56,5 % de non-usage.

Je n’ai pas pu quantifier précisément certains aspects, notamment liés à l’âge, mais la logique reste claire : les plus jeunes (disons jusqu’à 40 ans) utilisent beaucoup plus activement leur smartphone que leurs aînés.

Relevés des usages du smartphone par sessions de collecte
Paris 3e arrondissement, heure du café du matin

Un peu de perspective

Pour donner de la perspective, j’ai modifié une variable : le moment de la journée. Même lieu, même terrasse du 3e arrondissement, mais cette fois à l’heure du déjeuner.

L’échantillon est plus réduit (438 passants sur 3 sessions), mais les résultats se distinguent nettement de ceux du matin.

Répartition des usages du smartphone au cumul de 3 sessions de collecte
Paris 3e arrondissement, heure du déjeuner

Une majorité absolue de passants n’utilise pas son smartphone à l’heure du déjeuner. Ce moment semble davantage propice aux échanges réels, à la convivialité, bien loin de la marche solitaire du matin, où chacun rumine en son for intérieur la façon dont il sauvera le monde sur un fichier Excel. Résultat : seuls 28,0 % des passants ont une activité opérationnelle avec leur téléphone, soit près de 20 points de moins que le matin.

Les écouteurs disparaissent presque :

  • l’écoute sans écouteurs devient la pratique dominante (12,3 % contre 6,6 % le matin) ;
  • l’écoute avec écouteurs s’effondre, passant de 28,2 % à 5,9 %, soit –22,3 points.

Conclusion

Les smombies n’ont pas encore gagné. Ils prospèrent peut-être davantage dans les transports et ces moments où le quotidien vacille sur le fil de l’ennui. Mais donnez à l’homme un quartier agréable, un brin d’attention, un soupçon de confiance… et la convivialité devient le moteur le plus puissant pour lui faire lever les yeux.